Lorandi (Ana María), Poder central, poder local, funcionarios borbónicos en el Tucumán colonial, un estudio de antropología política, Buenos Aires, Prometeo libros, 2008, 227 p.


Compte rendu par Bernard Lavallé


Ce livre annonce dès l’abord deux objectifs  à partir de l’exemple d’un cadre géopolitique bien défini (le Tucumán colonial) : d’une part analyser comment les Bourbons essayèrent de reprendre le contrôle des diverses régions de leur empire américain, ce qui suscita la résistance des sociétés locales soucieuses de conserver les espaces d’autonomie qu’elles avaient réussi à se ménager pour l’essentiel au temps des derniers Habsbourg ; d’autre part, observer et comprendre les difficultés des fonctionnaires chargés de faire appliquer les directives métropolitaines réformatrices et d’imposer la volonté royale, mais sans disposer pour autant d’un cadre légal rénové ni non plus d’une nouvelle conception de la loi et de la jurisprudence. Pour ce faire, Ana María Lorandi a combiné les perspectives des analyses institutionnelles avec l’étude des réalités sociales de la région concernée et du comportement des fonctionnaires et des élites dont la responsabilité fut évidente dans la crise qui fait l’objet de ce livre.

Les années étudiées (1664-1770) trouvent leur cohérence autour de l’expulsion des jésuites qui provoqua une crise aiguë dans le Tucumán. Le premier à devoir y faire face fut le gouverneur Manuel Fernández Campero. Celui-ci était alors en conflit larvé avec une partie du cabildo conduit par l’alférez Juan Antonio de la Bárcena au sujet de l’impôt de la sisa destiné à la défense contre les Indiens du Chaco qui constituait d’ailleurs un problème récurrent et controversé dans la région. Fonctionnaire réformateur à bien des égards typique de son époque, Fernández Campero avait trouvé un allié en la personne de l’évêque don Manuel Abad Illana fermement régalien, surtout opposé aux jésuites et vraisembleblement favorable à un certain jansénisme. En revanche, Fernández Campero dut affronter l’opposition décidée du teniente de gobernador de Jujuy, Juan Antonio de Zamalloa, lorsqu’il fut question de lever une milice pour aller sur la lointaine frontière des Moxos et y contrer la pénétration portugaise.

Ces tensions devinrent plus fortes avec l’expulsion des jésuites dont fut particulièrement chargé le gouverneur de Buenos Aires, don Francisco de Bucareli y Ursúa, qui se révéla un allié sûr de Fernández Campero lors des troubles suscités par l’expulsion à Salta et Jujuy. Les personnages déjà cités furent donc les protagonistes institutionnels de la crise analysée dans ce livre qui culmina avec l’arrestation et l’emprisonnement du gouverneur. Leur action et leur comportement sont toujours expliqués et très bien mis en perspective dans le contexte politique général, mais aussi et surtout dans celui, plus complexe, de la réalité sociale du Tucumán de l’époque dont l’auteur montre très bien comment ses élites - comme dans la plupart des régions - s’adaptèrent, soit en négociant soit en essayant de la refuser, à la nouvelle politique des Bourbons.

L’auteur s’est résolument située dans la perspective de l’anthropologie historique dont elle explique excellemment dès l’introduction les cadres théoriques, les contraintes pragmatiques, les objectifs et les possibles réussites. Elle montre en particulier comment l’anthropologue peut interroger la documentation des archives, à la fois polyphonique, de nature diverse et sur certains points d’une abondance problématique. En l’occurrence, A. M. Lorandi a travaillé dans les dépôts espagnols, argentins, boliviens et même chiliens.

Ce positionnement n’empêche pas A. M. Lorandi de s’attarder d’abord, et de manière méticuleuse, sur ce qu’elle appelle «le profil identitaire» de la région étudiée au cours du XVIII° siècle, sur l’action de son personnage principal à Córdoba, Campero, sur la politique militaire et la guerre de frontière que connaissait depuis longtemps le Tucumán, sur les conditions de l’expulsion des jésuites qui fut l’élément déclencheur des violence et des actes de «rébellion». On retiendra particulièrement le chapitre intitulé «Discursos y representaciones del poder» angle sous lequel est analysée l’action des fonctionnaires du despotisme éclairé espagnol et qui répond parfaitement aux attentes suggérées par l’introduction.

Le dernier chapitre «los dos cuerpos del rey» en hommage à un livre célèbre, est en fait la conclusion de l’ouvrage. Rappelant les résultats de l’enquête, il rappelle que le pouvoir politique est inextricablement enraciné dans la société et dans la culture, et que cette dernière doit toujours occuper une place centrale au moment d’analyser les comportements des agents sociaux.

Ana María Lorandi nous donne ici un nouveau livre d’une grande qualité, très suggestif, dont la précision, on le sent bien, fait sens au-delà du cas étudié. De ce point de vue, on est assez près dans ce livre de la micro-histoire. L’exemple du Tucumán, province lointaine, marginale et un peu oubliée des centres de décision péninsulaires, est en effet, à bien des égards très révélateur de combats, de protagonistes locaux ou venus de la Péninsule, qui se retrouvèrent alors à peu près partout dans le vaste empire espagnol d’Amérique dans des enjeux de pouvoir qui les concernaient au premier chef, mais les dépassaient aussi dans le cadre du devenir continental.

(03/2009)



 
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