Earle (Rebecca), The return of the native, indians and myth-making in Spanish America, 1810-1930, Durham, Duke University Press, 2007, 367 p.


Compte rendu par Bernard Lavallé


Ce livre s’attache à comprendre tout un pan du nationalisme créé, nourri et développé par les élites latino-américaines durant le premier siècle républicain, celui des «républiques créoles», un «nationalisme d’élites minoritaires», pour reprendre l’heureuse expression d’Eric Hobsbawm, différent sur bien des points de ces nationalismes de masse réellement ancrés dans le peuple, comme ceux que connut l’Europe à peu près à la même époque, et qui correspond aussi assez à l’espace idéalisé dont traite Benedict Anderson dans son ouvrage célassique Imagined Communities.

Pour ce faire l’auteur a pour l’essentiel choisi ses exemples dans une série de pays (Argentine, Chili, Pérou, Colombie, Guatemala et Mexique) qui offraient deux avantages, d’une part, présenter une grande variété de cultures antérieures à la Conquête, donc qui pouvaient avoir par rapport à leur passé indien et à la permanence de ses traces des attitudes variées, d’autre part, d’avoir eu des histoires républicaines très différentes, d’avoir connu après l’indépendance des processus économiques, démographiques et politiques souvent aux antipodes les uns des autres.

Les deux premiers chapitres (Montezuma’s revenge et Representing the nation) montrent le rôle de l’Indien «mythologisé» dans le discours nationaliste élaboré à l’époque de l’Indépendance. Les pères de la patrie s’efforçaient, en effet, de construire un passé national par rapport à l’ère coloniale. La période préhispanique devenait alors essentielle dans cette reconstruction, et les héros de la lutte anti-espagnole de la Conquête étaient reliés aux combattants de l’indépendance, puisque leurs ennemis avaient été les mêmes. On vit ainsi apparaître une série d’emblèmes nationaux rappelant les «ancêtres» indiens sur les monnaies, les drapeaux, les écussons. L’auteur montre aussi comment ces emblèmes tendirent à disparaître une fois l’indépendance confirmée et irréversible, même si la base du mythe, elle, demeura néanmoins dans l’imagerie collective des élites créoles.

Le chapitre trois (Padres de la Patria : nations and ancestors) étudie comment ensuite les élites cessèrent de revendiquer de façon prioritaire le passé préhispanique, sans que cela signifie pour autant la disparition de leur intérêt pour cette époque ni l’exclusion de ces mythes de leur représentations du passé national, mythes que les États contribuèrent d’ailleurs souvent à maintenir comme partie inhérente de patrimoine..

Ensuite, le temps passant, R. Earle s’attache à expliquer comment le développement d’une histoire nationale (historia patria) allia alors une reconsidération du passé précolonial avec un souci de plus en plus visible de rappeler les racines hispaniques des républiques créoles. Le monde indien antérieur à l’irruption espagnole était peint sous les couleurs romantiques d’un monde civilisé, mais certes moins que celui venu d’Europe, et qui à l’évidence n’appartenait pas au legs personnel des auteurs qui en traitaient dans des œuvres littéraires ou historiques.

Le cinquième chapitre (Archaeology, museums, and heritage ?) reconstruit lui l’histoire de l’intérêt pour les monuments et les objets préhispaniques, au travers de la législation sensée protéger cette partie du patrimoine national, sous la double pression de la volonté politique de construire des nations et de celle de répondre aux exigences nouvelles de l’archéologie en voie de devenir une science. Les musées, d’abord, les sites accessibles ensuite, devenaient ainsi des textes ouverts à tous d’historia patria. Les expositions à l’étranger, notamment lors des expositions internationales si en vogue au XIX° siècle, inclurent d’ailleurs de plus en plus d’éléments préhispaniques qu’il fallait montrer aux foules étrangères comme des éléments constitutifs de l’essence nationale.

Avec le chapitre 6 (Citizenship and civilization : the indian problem) on passe de l’Indien archéologique à «l’Indien-problème», celui que l’on croisait dans la rue, que l’on exploitait dans les campagnes. L’auteur a recours dans ce chapitre à des textes législatifs, aux débats parlementaires, mais aussi à des œuvres littéraires. Alors que la passé préhispanique était peu à peu intégré à l’être national, «l’Indien-problème» contemporain était lui déclaré déconnecté de ce passé qui se révélait en quelque sorte ainsi «desindianisé» selon le mot de Rebecca Earle.

Le septième et dernier chapitre (The return of the native ?) examine le succès du mouvement politique et culturel appelé indigénisme qui allait en quelque sorte tenter de franchir l’espace créé par les élites créoles entre l’Indien archéologique et l’Indien-problème, avec notamment l’exaltation , parfois assez controversée, du métissage.

Rebecca termine cette longue transversale à travers un siècle d’histoire hispano-américaine en insistant sur le fait que les problèmes étaient loin d’être tous résolus à l’époque (1930) où elle les laisse à la fin de son ouvrage, puisque certains d’entre eux allaient agiter encore longtemps la conscience et les politiques des États concernés.

On est en présence d’un ouvrage très suggestif, bien documenté, éclairant sur bien des points souvent mal connus, un peu rapide sur d’autres, en particulier à la fin de l’époque analysée. L’imposante bibliographie, enfin, est un instrument de travail essentiel et de référence pour la demi-douzaine de pays étudiés.



 
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