Guibovich Pérez (Pedro) et Wuffarden (Luis Eduardo), Sociedad y gobierno episcopal, las visitas del obispo Manuel de Mollinedo y Angulo, 1674-1687, Lima, Instituto Riva Agüero-IFEA, 2008, 243 p.


Compte rendu par Bernard Lavallé



L’évêque Manuel de Mollinedo est une des figures centrales de l’histoire ecclésiastique des Andes péruviennes du sud, dans la mesure où, pendant trente années (1674-1694) il fut à la tête de l’évêché du Cuzco qui, outre l’importance de l’ancienne capitale des Incas et de sa population indienne, s’étendait d’Abancay jusqu’aux portes de Puno sur le lac Titicaca. Plusieurs études, de valeur inégale, lui ont déjà été consacrées, qui toutes ont insisté sur son rôle de mécène dans le domaine des arts et des lettres, et ont un peu laissé de côte sa volonté d’améliorer l’administration de son diocèse, volonté heureusement rappelée par la publication en 1982 par H. Villanueva Urteaga de la grande enquête de Mollinedo, peu étudiée par les spécialistes, sur les curatos du diocèse. Dans le même ordre d’idée, ce présent ouvrage édite les visitas faites par le prélat dans les diverses contrées soumises à son autorité au cours des années 1674, 1675, 1676 et 1787.

Dans la première étude préliminaire de cette édition, Pedro Guibovich Pérez, à qui l’on doit dans le passé des travaux décisifs sur le prélat, dresse avec sa précision habituelle le portrait et le parcours de Mollinedo, précédemment nommé évêque de Cuba et Porto Rico, mais qui avait alors décliné la promotion, l’estimant sans doute trop en deçà de ce qu’il méritait. Ensuite, P. Guibovich analyse les premières mesure du prélat et en vient à l’objet central de son propos : les visitas. Il en étudie les itinéraires, mais aussi et surtout, ce qu’il appelle leurs «dimensions politiques» dans le cadre des problèmes bien connus des doctrinas et des diverses tentatives visant à les améliorer : mises en cause (non systématique, c’est à noter) du travail de certains ordres (notamment augustins et mercédaires), régulation à apporter aux abus bien enracinés des curés (fussent-ils séculiers), sanctions à l’encontre de laïcs à la morale et au comportement trop laxistes, etc. La vigilance du prélat s’exerça bien entendu de manière privilégiée sur la question de la survivance des religions autochtones, qualifiées d’idolâtries par les Espagnols, ainsi que l’attestent bien des pages de ces visitas.

La portée et le résultat effectif du travail de Mollinedo sont difficiles à évaluer, bien que ses diagnostics que révèlent ses échanges de courrier avec les autorités supérieures, et notamment le Conseil des Indes qui l’appréciait beaucoup, soient sans équivoques, par exemple sur le comportement des corregidors. Les considérations finales de P. Guibovich soulignent d’ailleurs plus le sens profond de l’action menée par le prélat que ses résultats réels sur le terrain des doctrinas.

La seconde étude préliminaire, celle de L.E. Wuffarden, est consacrée à un autre aspect de ces visitas lues comme une source essentielle pour l’histoire de l’art colonial andin de l’époque, dans la mesure où elles abondent en détails significatifs sur les fonctions que le prélat assignait aux images pieuses dans l’évangélisation des masses indiennes, d’administration des sacrements, la splendeur nécessaire du culte eucharistique, en un mot dans la lutte contre «l’idolâtrie», à une époque, il est vrai, où triomphait en Europe la peinture d’église.

Une fois dans son diocèse, Mollinedo essaya de recréer une atmosphère picturale qui lui rappelait celle qu’il avait connue d’assez près en Espagne, mais il manifesta également un intérêt jamais démenti pour les représentants de l’artisanat et de l’art cuzquéniens, comme Basilio de Santa Cruz Pumacallao ou Juan Tomás Tuyru Túpac, ce qui eut pour effet, non négligeable évidemment, de relativiser l’influence des peintres espagnols ou créoles de l’ancienne capitale des Incas.

L’importance des images, souvent signalée par Mollinedo lors de ses visitas, leurs liens avec les miracles, apparaissent de manière récurrente lors des inspections, ainsi que les efforts de l’évêque pour enrichir les églises, de la capitale incaïque d’abord, de la cathédrale mais aussi des paroisses indiennes, de San Blas, Santa Ana et Belén, ou plus lointaines dans les provinces, qui furent souvent dotées de riches retables à cette époque où le prélat était avant tout préoccupé par «la decencia del culto divino», moins dans une perspective triomphaliste que pour se donner des moyens efficaces de persuasion et de conversion. Wuffarden montre tous ces aspects grâce à une lecture très méticuleuse des textes des visitas, soutenue et complétée par son exceptionnelle connaissance de l’histoire de l’art et de la culture dans les Andes à cette époque.

Comme on le voit les textes publiés dans cet ouvrage sont d’une richesse toute particulière qui retiendra l’attention de spécialistes des Andes venus d’horizons disciplinaires très divers. Avec l’enquête menée par Mollinedo sur les paroisses, que publia H. Villanueva Urteaga au début des années 1980, qui est ainsi complétée, on a désormais un ensemble documentaire de toute première valeur, et à bien des égards exceptionnel dans l’histoire coloniale hispano-américaine.



 
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