L'équatorianité en question(s) : volume thématique à l’occasion du bicentenaire du « Primer grito de Independencia » du 10 août 1809

Emmanuelle Sinardet

Résumé


A l´occasion du bicentenaire du « Primer grito de Independencia » du 10 août 1809, il a semblé opportun au Centre d’études équatoriennes, basé à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, de revenir sur la notion d´équatorianité, de « ecuatorianidad », et de nous pencher sur les processus de construction de l´identité nationale équatorienne. Il s´agit de nous interroger sur la production et l´évolution du discours identitaire, du XIXe à nos jours, selon une approche pluridisciplinaire, historique, littéraire, juridique, linguistique, géographique ou encore sociologique.
A l´issue d’un long processus d´émancipation politique entamé le 10 août 1809, la jeune République de l´Equateur, alors District du Sud de la Grande Colombie, se proclame, le 14 août 1830, nation indépendante et souveraine. La nation est une communauté humaine consciente de son identité, telle que l’ont forgée l’histoire et la culture qui lui sont propres et qui la différencient des autres groupements nationaux. Irréductible à l’unité d’origine, de langue, de territoire ou de religion, la nation suppose une communauté de civilisation et une volonté de vivre ensemble. Il ne s’agit pas d’un groupement naturel. La nation n’est pas un donné mais un construit, une représentation que les individus se font d’eux-mêmes et de l’être collectif qu’ils constituent. La nation implique d’emblée un discours identitaire s’appuyant sur certains mythes, mythes dont l’élaboration à un moment donné est à même de rendre compte du projet national.
Comment se manifeste la volonté de vivre ensemble ? Quels sont les référents donnant à voir et à comprendre l´identité nationale équatorienne ? Quel est le rôle des processus d´intégration du territoire national dans la construction de ces référents ? Celui des différends frontaliers ? Quels sont les mythes fondateurs de l´équatorianité ? Comment et pourquoi ont-ils évolué ? Quelles sont les représentations adoptées, et à quels moments historiques, pour rendre compte de cet être collectif national ? Comment s´inscrit la dimension régionale et l´émergence de figures identitaires locales voire de types, ceux de l´Indien, du cholo, du chulla par exemple, dans le processus de construction de l´équatorianité ?
L´équatorianité suscite de nombreuses interrogations, la notion même de nation se prêtant mal à la définition en Equateur au XIXe siècle. Comme dans d´autres pays d´Amérique latine, l’Etat y préexisterait à la nation. L’Etat forgerait même cette nation ou, du moins, s’y efforcerait. L’apparition d’un nationalisme équatorien serait ainsi indissociable de l’émergence de l’Etat. Notre réflexion se penchera à ce titre sur les relations entre consolidation de l´Etat national et production d´un discours sur l´équatorianité.

Ce questionnement a été au cœur des rencontres scientifiques organisées le 13 novembre 2009 par le Centre d´études équatoriennes de l´Université Paris Ouest Nanterre La Défense, avec l´appui du CRIIA (EA 369), de l´Ecole doctorale Lettres, langues, Spectacles (ED 138), de l’UFR des Langues et des Cultures Etrangères (LCE) de l’Université Paris Ouest et de l´Ambassade de la République de l´Equateur en France. Ces rencontres ont réuni onze intervenants équatorianistes proposant chacun une approche de la définition de l’équatorianité depuis son champ d’étude, dont les travaux se trouvent aujourd’hui réunis dans ce volume thématique de la revue HISAL. Qu’ils soient ici tous remerciés.
Le professeur Gabriel Judde, co-fondateur du Centre d´études équatoriennes, s’attache aux origines du mouvement d’émancipation politique jetant les bases de ce qui deviendra, en 1819, la Grande Colombie. « Francisco de Miranda, el precursor de la Emancipación latinoamericana (1752-1816) » revient en effet sur la trajectoire de Miranda, mettant en évidence les influences et le projet qui président à la signature de l’Acte d’indépendance de la République du Venezuela en 1811, texte fondateur pour les futurs Etats, dont l’Equateur, qui naissent en 1830 de la dislocation de la Grande Colombie.
Trois travaux se penchent pour leur part sur un des référents clé de la définition de l’identité nationale équatorienne : la territorialité. Ainsi Alexis Sierra, dans « L’utilisation de la géographie physique et de ses dynamiques dans la construction nationale équatorienne », montre-t-il comment la géographie physique a servi à « naturaliser » un discours politique sur l’équatorianité. Bien que l’État-Nation Equateur soit confronté à des distinctions régionales d’autant plus vives qu’elles semblent « naturelles », avec une représentation du territoire national en quatre grandes régions (la Côte, les Andes, l’Amazonie et les Galápagos), les hommes politiques ont largement puisé dans la géographie physique pour donner à voir et permettre de s’approprier l’Equateur comme territoire national. Ils l’ont fait à travers l’œuvre des naturalistes, par la position équinoxiale du pays, par la richesse d’une « nature » érigée en patrimoine national ou, plus récemment, pour créer une sorte d’union sacrée face à des risques d’origine naturelle, tels que les aléas liés au phénomène El Niño ou les éruptions volcaniques représentés comme des ennemis extérieurs à combattre collectivement.
Dans cette perspective, Emmanuelle Sinardet propose l’étude d’un cas précis mettant en évidence l’importance des référents territoriaux dans la représentation et la définition de l’équatorianité. Le texte étudié n’est pas anodin. Il s’agit du discours prononcé en 1942 par l’intellectuel et homme politique conservateur Jacinto Jijón y Caamaño (1890-1950), La Ecuatorianidad, alors même que le pays vit les heures les plus douloureuses de son histoire, en raison de la perte d’une grande partie de ses territoires amazoniens au profit du Pérou. Si le texte permet de prendre la mesure du choc de 1942 sur les intellectuels équatoriens, il contribue aussi à cerner la reformulation d’un discours identitaire éminemment territorialisé. Ce travail s’efforce ainsi d’appréhender le double processus d’élaboration d’une « communauté imaginée » et d’un « territoire imaginé », proposant non seulement une définition de ce qu’est l’équatorianité à un moment historique crucial, mais ce qu’elle doit être.
C’est une des reformulations de ce discours identitaire territorialisé que met en évidence le travail de Sylvie Monjean-Decaudin, « Constitution et équatorianité : la Pacha Mama proclamée sujet de droits ». Revenant sur la nouvelle Constitution dont s’est doté l’Equateur, adoptée le 28 septembre 2008 par référendum, cet article montre comment le texte fait reposer l’équatorianité sur une relation privilégiée avec son sol, ne se contentant pas seulement de reconnaître à la nature une place dans la nation équatorienne, mais octroyant à la Pacha Mama des droits, c'est-à-dire en la proclamant sujet de droits. Ce travail original cerne à ce titre une spécificité toute équatorienne, manifestation de l’équatorianité d’aujourd’hui : l’Equateur est le premier Etat au monde à s’être pourvu d’une Constitution écologique.
Pour leur part, trois travaux s’efforcent d’appréhender l’équatorianité au prisme de la notion qui traverse la vie intellectuelle du XXe siècle pour en définir l’une des principales spécificités culturelles : le métissage. Ils reviennent sur trois romans posant le métissage comme référent clé d’une identité « genuina ». Ainsi Caroline Berge, dans « La disparition de l’Indien et la figure du métis dans Don Goyo de Demetrio Aguilera Malta », analyse-t-elle comment la narration construit une représentation mythifiée d’une figure de l’Indien, en l’occurrence celle du cholo de la Côte, qui se présente comme condamné à disparaître pour laisser la place au métis, synonyme de progrès et d’avenir. L’article s’appuie sur l’étude des origines collectives telles que posées dans le roman, afin de mettre en évidence l’élaboration de symboles et de figures tutélaires à même de penser la nation équatorienne comme métisse.
Béatrice Ménard, dans « Masques équatoriens : la quête de l’identité métisse dans El Chulla Romero y Flores de Jorge Icaza (1958) », aborde à son tour le métissage sous l’angle de la quête identitaire, le personnage éponyme du roman se présentant d’emblée comme écartelé entre ses origines indigènes (« mama Domitila ») et ses origines espagnoles (« Majestad y Pobreza ») dans la société multiraciale de Quito, caractérisée par son hétérogénéité sociale et culturelle. Elle analyse l’évolution du chulla Romero y Flores-Luis Alfonso vers la reconnaissance de soi en tant que métis, en montrant comme le personnage finit par assumer pleinement sa condition au terme d’un itinéraire identitaire initiatique, emblématique des étapes successives de la construction d’une identité équatorienne métisse.
Enfin Nicole Fourtané, dans « Mientras llega el día (1990) de Juan Valdano : vers un nouvel ordre social pour l’Équateur ou l’avènement du nouveau métis, archétype de l’équatorianité », montre comment le discours littéraire sur les évènements de 1809-1810 permet, à travers la construction du personnage de Pedro Matías Ampudia, de faire émerger une figure du métissage assumé et revendiqué, car ayant surmonté les contradictions entre la part occidentale et indigène de son être. Avec ses racines « bifurcadas », il se présente comme le type même de l’équatorianité.

L’équatorianité s’affirme aujourd’hui pleinement autour des deux référents clé que les travaux mentionnés ci-dessus mettent en lumière : le premier s’articule autour d’une relation privilégiée au territoire ; le second, autour d’un métissage assumé. Toutefois, le discours sur l’identité nationale n’échappe pas à des questionnements et des reformulations qui font de la quête identitaire un sujet d’actualité. Ce sont ces reformulations, nouvelles pistes pour penser l’identité nationale, qui nourrissent la réflexion de trois articles se rejoignant autour des thèmes « desencuentro - reencuentro ».
Anne-Claudine Morel, dans « Culture et identité nationale dans les années 60 et 70 en Equateur : la théorie de la rencontre manquée avec l’équatorianité », analyse la démarche de Fernando Tinajero, intellectuel équatorien qui s’est penché sur le problème de l'identité nationale dès le début des années 60. Elle revient sur une de ses contributions à la mise à jour mise d'une culture authentiquement équatorienne, en l’occurrence son unique roman, El desencuentro. L'étude de ce roman au titre significatif permet de cerner les moyens mis en œuvre par Tinajero pour tenter de renouveler la production romanesque équatorienne et contribuer à révéler une culture « genuina ». Depuis la perspective d’une « rencontre manquée » avec la modernité littéraire, il débouche sur un discours révolutionnaire de la question identitaire.
C’est cette quête identitaire toujours d’actualité qu’interroge pour sa part Caroline Labatut à la lumière de la figure de l’émigré équatorien en Espagne. Dans « "El ecuatañol" de Iván Carrasco dans Nudos de Letras (2005) et la physionomie du migrant équatorien en Espagne : à la frontière du néant identitaire ? », elle met à jour la construction de ce nouveau type identitaire hybride qu’est cette figure récente du migrant. Etre équatorien aujourd’hui et migrer en Espagne constitue le révélateur d’une identité équatorienne frontière, car partagée en contacts et ruptures.  «El  ecuatañol » d’Iván Carrasco, à l’instar de ces statues vivantes des Ramblas barcelonaises, pose la question de la nécessaire reformulation identitaire dans sa confrontation à la marge et à la frontière.
La reformulation actuelle de l’équatorianité se caractérise aussi par la prise en compte de l’interculturalité pour David Macías. Le linguiste revient sur l’ouverture juridique qu’offre la nouvelle Constitution de 2008 pour la promotion et l’enseignement des langues et cultures des peuples dits ancestraux. Il montre ainsi comment la notion d’interculturalité vient dépasser au XXIe siècle la question du métissage qui a animé la vie intellectuelle équatorienne du XXe siècle, pour devenir un nouveau référent identitaire de l’équatorianité.

Nous ne pouvions traiter de l’équatorianité sans l’aborder à la lumière de l’œuvre d’un de ses plus grands écrivains, Jorge Adoum, disparu le 3 juillet 2009. Ramiro Oviedo lui rend un hommage vibrant, montrant comment il s’est efforcé de penser l’histoire du pays, de pointer les pathologies et les vertus nationales, pour proposer un riche inventaire culturel de l’Equateur et poser l’idéal d’une équatorianité digne. L’article « Adoum y la Latitud cero » définit les clés de l’identité équatorienne selon Adoum, particulièrement les notions de diversité, fragmentation, mobilité, « desencuentro », au cœur d’une œuvre consacrée à guetter les signes de l’identité au-delà d’un héritage historique et culturel mal assumé par les élites traditionnelles.
Qu’il nous soit permis, en guise d’hommage, de laisser conclure le poète :

Nadie sabe en dónde queda mi país, lo buscan
entristeciéndose de miopía: no puede ser,
tan pequeño ¿y es tanta su desgarradura,
tanto su terremoto, tanta su tortura
militar, más trópico que el trópico?
Tampoco
lo sé yo, yo que lo amo a pesar de mis jueces.

Yo me fui con tu nombre por la tierra
Jorge Enrique Adoum (1926-2009)

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